Le Renouveau de lIslam
Lislam nest plus ce que certains croyaient, un pur sujet dérudition . Sa tendance au renouveau, sa foi dans sa mission politico- sociale, toute son histoire avec ses longues péripéties de splendeur et de déclin et les mobiles constitutifs de ce processus, révèlent au monde un effort continu d'adaptation, alimenté par un riche potentiel qui puise sa force dans le pragmatisme de l'islam. Il s'agit là d'un système juridico- social dont les données intrinsèques légitiment, de par leur souplesse et leur élasticité intellectuelles, tout mouvement tendant à l'activation d'un conformisme alliant harmonieusement le spirituel au temporel, dans le monde moderne. Universalisme de l'Islam qui n'est ni une pure théocratie (même laïque), ni un totalitarisme de droit divin, est fondé sur la simplicité (et non le simplisme) de son dogme, son humanisme social et son éclectisme politique dont les valeurs revivifiantes tranchent, par leur sens de la démocratie et le rôle catalyseur du consensus et de la volonté générale, la communauté, avec son élite et sa masse, infaillible dans ses élans créateurs sincères, fonde là loi et légifère, par le jeu d'un consentement public bien entendu. Lacclimatation au premier siècle de l'hégire, des institutions byzantino- iraniennes, dans l'empire islamique naissant, n'est que le reflet de cette profonde adaptabilité de l'Islam dépourvu de tout esprit de sacerdoce, de toute rigidité qui fige et ankylose un système en plein mouvement et en perpétuel épanouissement. Bien des notions nouvelles qui ont faussé la trame originelle de la religion de Sidna Mohammed (S.P.) et de Ses premiers successeurs, sont des apports qui intégrèrent des agents factices dans l'Islam prime. Le bloc fait de falsifications qui ont dénaturé la pureté de l'islam, a fini par provoquer une laïcisation en Turquie au début du vingtième siècle, comme il risque de promouvoir cette sourde réaction que ne manque de susciter, chez certains, le matérialisme occidental, tout imprégné d'opportunisme existentialiste.
Le réformisme salafi, qui puise ses dominantes dans les Sources, en se référant au Coran et au traditionnisme prophétique, dûment interprétés, entend trouver la solution adéquate aux problèmes les plus actuels par un emploi de la technique moderne mise au profit d'une restauration des principes fondamentaux de l'islam. Ce parti réformiste, mû par un désir sincère de remonter aux origines, pour retrouver l'essence islamique et fuir toute déviation ultérieure, vit le jour par suite de la décadence Abbasside au septième siècle de lhégire, avec Ibn Taymiya et Ibn Al-Quayyim.
Pour éviter toute sclérose de la pensée Islamique et, partant, de toute la vie communautaire qui sen ressent, il faut revenir a la notion du consensus, lIjma en régularisant leffort de recherche, au profit des docteurs. Par ce biais, le consensus universalis, reconnu par l'islam comme une des sources de la loi, serait un facteur prépondérant dans l'élaboration d'un système qui tienne compte des éléments constitutions réels de l'islam harmonisé avec les exigences contemporaines. Cette communauté infaillible dans la quelle la vox populi , rejoint le consensus des docteurs, saurait en pleine conformité avec le dogme, assurer par une interprétation et une adaptation adéquates, une évolution s'inspirant des données socialo- économiques nouvelles.
Une possibilité d'interprétation appropriée des textes coraniques est un des moyens les plus sûrs et les plus légitimes, aux yeux de l'islam bien entendu, pour une actualisation et une réforme permettant la Renaissance musulmane, dans le cadre d'une harmonisation pragmatique. Dans cette pensée collective, l'arbitraire ou la déviation sont mis fatalement en relief par le jeu de la libre interprétation individuelle, elle-même contrôlée par une opinion générale qui doit évoluer dans le contexte d'une communauté universelle.
Mohamed Iqbâl qui fut un des pionniers dont se réclame le Pakistan, a démontré la supériorité de cet Islam originel sur la civilisation moderne toute technicisée et matérialisée . Pourtant Iqbâl était fortement influencé lui-même par les courants de philosophie moderne qu'il étudia en Allemagne et en Angleterre. Gardet fait remarquer dans la Cité Musulmane que comme il arrive souvent aux penseurs indiens, les valeurs religieuses se revêtent chez Iqbâl, d'une coloration venue des expériences du pragmatisme américain.
Le dynamisme et le pragmatisme créateurs de lislam sont un solide garant pour un renouveau réel qui insuffle à l'état islamique modernisé une structuration où le support spirituel de la civilisation islamique forme corps avec les données d'une technicisation qui assure le bien être matériel du peuple. Lapport de l'islam, extrait de sa théorie originelle, est susceptible de concrétiser cet élan qui allie le spirituel et le temporel au profit de toute l'humanité dont une des bases du progrès consiste dans la jouissance d'une vie où le confort matériel s'allie à l'idéal.
Les congrès islamiques, rassemblant les grandes autorités, représentant tout l'islam, ont commencé à tenir des assises régulières à l'échelle mondiale, depuis 1926, et se sont succédé à des intervalles plus ou moins longs (1931, 1949, 1951 et enfin le Congrès tenu à Baghdad en 1962 et auquel j'ai participé personnellement). Ils se sont cristallisés, depuis dans deux tendances, celle de La Mecque et celle du Caire (avec l'Académie des recherches islamiques). Limpression générale qui se dégage des délibérations, de l'ambiance et des résolutions du Vè congrès islamique mondial de Baghdad (28 mai au 3 juin 1962), est le désir sincère d'une adaptation du monde islamique aux contingences modernes et dun resserrement des liens entre les quelque sept cent millions de musulmans éparpillés sur le globe.
Lidée essentielle émise par les représentants de toutes les sectes islamiques même celles taxées d'hérésie Sunnites, est l'adaptabilité de l'Islam données du monde moderne dan les domaines. Les vraies valeurs de lislam stimulent toute évolution tendant à synchroniser l'effort de structuration socio-économique, compatible exigences de l'ère atomique.
La réalisation du bonheur de lhumanité et du bien-être de l'homme constitue le but suprême d'un Islam bien entendu, tel qu'il fut défi le mouvement salafi, grâce à conscience concrète et pragmatique. Léconomie islamique doit assurer aux citoyens une vie digne, confortable et égale pour tous, sans considération de confession, de race ou de couleur. La misère, l'ignorance et la maladie sont les fléaux que tout régime islamique doit s'ingénier à combattre, avec les moyens les plus appropriés et les méthodes les plus modernes. Le niveau de vie des pays musulmans a été jugé très bas. Là, le revenu moyen du citoyen oscille (c'est à dire en 1962) entre 100 et 200 dollars, alors qu'il dépasse, chez l'Américain, le chiffre de 2000 dollars. La consommation moyenne de l'énergie électrique, qui est un des aspects du progrès social, atteint en Malaisie et en R.A.U 39 et 321 respectivement alors que cette proportion se monte à 825 aux U.S.A. Cette situation indigne du citoyen moderne va à l'encontre de l'esprit de l'islam qui, sans prêcher un capitalisme- robot par trop matérialisé, exige néanmoins un minimum de confort que le monde islamique est loin de réaliser. Blâmer constamment et systématiquement l'impérialisme d'avoir été l'empêchement dirimant de notre évolution et le mobile de notre misère, dérèglement et dégénérescence, n'est qu'une partie de la vérité. Le complot colonial a joué un rôle évident. dans notre sous-développement économique et notre dégradation sociale, mais la responsabilité nous incombe, car notre dilettantisme, le ramollissement de notre esprit et de notre conscience, à la base de notre ankylose.
Il est vrai que, lorsque le handicap colonial a été éliminé, une véritable révolution a démarré dans le monde musulman. La plupart des pays islamiques sont des pays agricoles où 70 à 80% de la population sont liés au sol. Notre économie rurale doit être développée et planifiée, mais les réformes agraires saines et rentables doivent aller de pair avec une industrialisation tendant à exploiter toutes les ressources nationales et à doter notre première industrie, qui est l'agriculture, de tous les moyens modernes susceptibles d'aboutir quantitativement et qualitativement à une production maxima.
Le congrès a recommandé l'encouragement du système coopératif qui assure une rentabilité meilleure et une répartition efficace. Lutter contre le morcellement des terres, réaliser un reboisement massif, développer la fortune animale et l'exportation par l'intermédiaire d'associations coopératives, fonder des banques agricoles, une industrie exploitant à outrance les matières premières, rationaliser et planifier les initiatives constructives dans tous les secteurs de la vie nationale, tels sont les leitmotive d'un pays musulman moderne qui aspire à une vie plus digne et plus conforme au pragmatisme positif de l'islam. Lharmonisation des productions et des marchés entre les pays musulmans doit s'inspirer d'une complémentarité réelle, rassemblant toutes les énergies vitales. Un planning économique islamique doit être l'instrument d'une coopération basée sur la création de marchés islamique communs, l'abolition des barrières douanières, le développement des crédits sans intérêt, la mise sur pied d'une chambre islamique commune pour le commerce et l'industrie, l'établissement d'un conseil commun pour les transports, l'échange du privilège de voyages, la construction d'autostrades et de voies ferrées liant les pays du monde islamique, la fondation de compagnies communes de navigation maritime et aérienne, de compagnies d'assurances, banquières et financières, la consolidation de la monnaie par une liaison étroite qui facilite les mouvements des capitaux, la création d'une zone financière pareille à la zone dollar ou à la zone sterling et d'une banque islamique mondiale pour financer les projets communs.
Certes, l'industrialisation accentue la force du travail et amplifie les problèmes qui en découlent. Mais notre législation, dans ce domaine, est la plus progressiste de toutes les législations du monde, car elle met en connexion l'idéalisme spirituel, la sécurité sociale et le confort matériel que doit atteindre l'ouvrier, en tant que capital- travail. La dignité de ce capital humain est le plus sûr garant de la stabilité et de la prospérité de la communauté musulmane toute entière.
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